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Conférence

Transplantation, du mythe à la réalité

Lieu : E.N.S. Lyon
Date : 2 décembre 2008
Type : Cycle de conférences

La conférence Transplantation, du mythe à la réalité s’est déroulée dans le cadre des cycles Un artiste, un scientifique, organisés par Confluences des Savoirs, le Musée des Confluences et l’E.N.S. de Lyon. Roxane Andrès et Jean-Michel Dubernard (Chirurgien spécialisé en urologie et transplantation d’organes) ont ainsi confronté leurs points de vue.

La greffe et la chimère sont de toute évidence omniprésentes depuis leur rencontre au début du XXe siècle : les médecins autant que les artistes se sont appropriés leur territoire commun, leur dénomination — bien qu’elles aient toutes deux, et ce à notre époque plus qu’à aucune autre, partie liée avec l’indétermination, l’indéfinition. Un glissement s’est opéré entre la Chimère mythologique et celle de la médecine. La vision chimérique du corps est tout d’abord apparue avec les techniques de greffes — celles-ci pouvant faire percevoir le corps comme un espace combinatoire, ainsi que le suggèrent les greffes pratiquées de tout temps par les artistes visuels. Mais la dénomination de chimère a été également introduite dans le monde médical, non pas pour désigner l’être greffé, mais un être né d’une combinatoire génétique, c’est-à-dire de l’association de cellules provenant de deux embryons différents [1] — autrement dit, ceci implique que la chimérisation se passe en deçà du vivant visible, au niveau de sa trame, et c’est en cela que la chimère, contrairement à celle que nous avons évoquée à propos de la greffe, atteint un autre degré de la perception qui serait en réalité indéfinie et imperceptible. Le domaine de l’imperceptible ne nous permettrait-il pas de renouer avec une forme d’imaginaire, lequel nous introduirait dans le monde du songe et de l’indéterminé ? « On conviendra, par ailleurs, que l’évocation de la Chimère stimule d’autant mieux l’imaginaire que s’estompent les contours précis de son image ! En rejoignant le domaine de la pure abstraction elle échappe ainsi à la perplexité du regard et se voile davantage de mystère. Cette incertitude formelle renforce le caractère insaisissable, inaccessible et donc proprement « chimérique » de ce qu’elle représente [2] ». C’est que, somme toute, les chimères constituées par la médecine sont des êtres rationnels autant qu’imaginaires [3] ; elles sont peut-être en ce sens un élément propice à un nouvel imaginaire de la chimère. « C’est en prenant la consistance impalpable du songe que la Chimère exalte le mieux l’imagination [4] ». Ces éléments nous acheminent ainsi vers cet autre aspect essentiel qui met à mal les délimitations que l’on pourrait leur attribuer : l’imaginaire qui, de toute évidence, vient se mêler tant empiriquement qu’intimement à la greffe et à la chimère ; sur ce point, Gaston Bachelard affirme contre ceux qui voudraient réduire le potentiel herméneutique de la greffe : « La greffe nous apparaît au contraire comme un concept essentiel pour comprendre la psychologie humaine. C’est, d’après nous, le signe humain, le signe nécessaire pour spécifier l’imagination humaine. À nos yeux, l’humanité imaginante est un au-delà de la nature naturante. C’est la greffe qui peut donner vraiment à l’imagination matérielle l’exubérance des formes. C’est la greffe qui peut transmettre à l’imagination formelle la richesse et la densité des matières [5] ». C’est donc que la greffe — à l’instar de la prothèse — est emmêlée aux facultés, aux données psychologiques, à tel point qu’elle pourrait être l’impulsion première de l’imaginaire. En ce sens, la greffe et la chimère, en tant qu’elles combinent indéfiniment des images, des idées consistantes et palpables mentalement, raccordent, relient des éléments disparates et en suspens qui ne pourraient prendre vie que grâce à ces jonctions opérées par la greffe. C’est dire, en somme, que la greffe et la chimère seraient à l’imaginaire ce que le nœud, l’enlacement textile sont à la matière en attente d’être formée ou métamorphosée. Tous ont ce lien avec une fécondité indéfinie, une possibilité d’organisation, de nouage et d’agencement qui sont autant de moyens de s’introduire intimement dans l’univers des possibles. À cet égard, l’analogie avec le nœud est patente en ce sens que les greffes et les chimères ont elles aussi cette capacité, à notre époque, de redonner corps à une matière palpable ou imaginaire qui se serait vue délaissée ; de redonner corps, disons-nous, non pas à l’instar de chimères telles qu’une longue tradition peut nous laisser les imaginer — c’est-à-dire un mélange d’animaux de toutes sortes — mais bien plutôt d’une manière qui se verrait affranchie de toute forme définie, de toute délimitation de la création, de tout cloisonnement des domaines — ce qui multiplierait les possibles et serait la promission de formations nouvelles, inédites. Il n’y aurait dès lors plus réellement la possibilité de distinguer les éléments qui composeraient ces chimères ou ces greffes — leur abondance, leur exubérance, leur perpétuelle éclosion se déroberaient de la sorte à toute identification précaire, la chimère étant toujours en mouvement, et procédant non plus par forme, mais par entrelacements dynamiques. Ce décloisonnement aura du reste été perpétué tant par les arts que par la médecine : c’est dire que ces domaines ont été greffés sur un même réseau — celui d’un corps soumis à des interrogations si nombreuses qu’elles en viennent à se répercuter sur chaque objet, même les plus quotidiens. C’est ainsi que l’on peut affirmer que l’art, le design et la médecine, en ayant recours à la greffe — greffe médicale ou artistique entre éléments divers — à la chimère — celle de la médecine qui a supplanté la mythologie et celle de l’artiste qui va combiner les formes, les codes et les signes — ont pu élaborer un territoire indéfini mais dont les productions, les aspirations et l’imaginaire peuvent être communs ou s’entrecroiser, charriant les mêmes interrogations.

R. Andrès

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Notes :

[1] Cf. par exemple Nicole Le Douarin,
« Chimères embryonnaires. Que sont-elles ? À quoi servent-elles ? », Corps, art et société, Chimères et utopies, Paris, L’Harmattan, p. 96.

[2] Olivier Le Bihan, « « À chacune le sien »: images et interprétations de la chimère de l’antiquité à la fin du XVIIIe », Corps, art et société, Chimères et utopies, p. 36.

[3] Bernard Andrieu parle de chimères génétiques « rationnelles-imaginaires », dans Médecin de son corps, Paris, PUF,
p. 55.

[4] Olivier Le Bihan, article cité, p. 36.

[5] Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Essai sur l’imaginaire de la matière, Paris, José Corti, p. 18.